Pourquoi la surdité fatigue… et comment l’entreprise peut agir

Parmi les impacts invisibles de la surdité, la fatigue auditive est sans doute l’un des plus fréquents… et des plus méconnus. Lassitude en fin de journée, besoin de s’isoler pour récupérer, difficulté à se concentrer après une réunion : ces signes, nombreux et souvent banalisés, témoignent d’un effort constant pour rester connecté aux échanges. Pourtant, ce phénomène reste peu documenté, mal reconnu dans le monde du travail, et rarement intégré aux réflexions RH ou QVCT.
Chez Insufflo, nous rencontrons cette réalité au quotidien, dans nos accompagnements en entreprise. La fatigue auditive traverse les récits, quel que soit l’âge, le poste ou le degré de surdité. Dans cet article, nous explorons les causes de cette fatigue, ses effets professionnels et surtout, ce qui peut limiter cette charge invisible et favoriser un cadre de travail plus soutenable.
La plupart des citations mentionnées dans cet article ont été collectées lors d’accompagnements que nous avons réalisés et certaines proviennent de l’étude “Difficultés d’audition et fatigue de la vie quotidienne : une étude qualitative” (International Journal of Audiology, avril 2019).
Pourquoi la surdité fatigue-t-elle autant ?
Contrairement à une idée reçue, la surdité ne se résume pas à « entendre moins bien ». Elle implique une série d’adaptations cognitives et sociales qui mobilisent l’attention, la mémoire de travail, le traitement visuel, et parfois une bonne dose de bluff. Tout cela, sans que l’entourage n’ait la moindre idée des efforts déployés en continu.
Un effort cognitif permanent
Comprendre une conversation avec une perte auditive demande un effort mental important. Tendre l’oreille en permanence pour ne rien rater, pour ne pas laisser ses collègues sans réponse, identifier les sons, combler les « trous » de compréhension, interpréter les indices visuels… tout cela augmente la charge cognitive. Selon une étude menée par Ohlenforst et al. (2017), les personnes malentendantes doivent activer davantage de ressources cérébrales pour une tâche aussi simple qu’un échange verbal (Effects of Hearing Impairment and Hearing Aid Amplification on Listening Effort: A Systematic Review).
« Oui, mais je dois quand même me concentrer et regarder davantage les gens. Maintenant, quand on me parle, je regarde leur visage. Avant, on pouvait me parler pendant que j’écrivais, ça ne me dérangeait pas. Maintenant, je dois regarder les gens quand ils me parlent. » *
« Je me sens souvent épuisé après des conversations prolongées, même si je n’ai pas fait grand-chose physiquement. » *
Une attention toujours sous tension
Le cerveau doit rester en alerte constante pour capter les informations pertinentes. Cette hypervigilance permanente conduit à un épuisement attentionnel. Elle se manifeste par une baisse de concentration, un besoin accru de pauses, et parfois, un sentiment de confusion après une longue réunion.
« Après une longue réunion, je ne sais plus comment je m’appelle et j’oublie souvent une partie de mes affaires dans la salle de réunion », témoigne une salariée accompagnée par Insufflo.
« Le niveau sonore augmente de plus en plus, et si je te parle, je ne t’entends pas clairement et je rate un mot sur trois. Ensuite, je me frustre et je commence à me déconnecter. » *
« Il est difficile de rester concentré lors des réunions, car je dois constamment faire un effort pour suivre ce qui se dit. » *
Des stratégies de suppléance mentale coûteuses
Pour compenser la perte auditive, on mobilise la lecture labiale, le décryptage des expressions du visage, des mimiques, on s’appuie sur le contexte pour déduire une partie des propos… Ces mécanismes, appelés « suppléance mentale », sont efficaces mais épuisants. Ils sollicitent d’autres canaux sensoriels et cognitifs, ce qui génère une fatigue supplémentaire. À ce sujet, Holman et al. (2020) relèvent que cette fatigue se manifeste souvent en fin de journée, une fois que les capacités de compensation sont épuisées (Hearing Impairment and Daily-Life Fatigue: A Qualitative Study).
« Et c’est presque comme si, après cela, vous vouliez juste aller vous réfugier dans un endroit calme en disant : d’accord, accordez-moi cinq minutes. »*
« Le matin, j’ai l’impression d’entendre mieux. Mais au fil de la journée, toute mon énergie part dans l’effort de comprendre. Le soir, je n’ai plus de ressources pour ma famille. Et en fin de semaine, le vendredi, communiquer devient encore plus difficile. »
« J’ai dû réduire pas mal mes sorties en soirée, et surtout le week-end… Il faut que je récupère, sinon je ne peux pas tenir la semaine suivante au travail. »
Le stress social et le “bluff”
Ne pas comprendre une blague, répondre à côté, interrompre involontairement… Cela génère du stress social, souvent caché. Il peut être tentant de faire semblant d’avoir compris, par peur d’être perçus comme incompétents. Ces stratégies qui ont pour but de masquer la surdité alourdissent encore la charge mentale.
« Je me force à rester dans la discussion, même quand je perds le fil, mais ça me vide », nous explique un cadre malentendant.
Et une phrase que nous entendons très régulièrement :
« Parfois, je préfère éviter les interactions sociales, car elles demandent trop d’énergie. »
L’environnement sonore, facteur aggravant
Tout au long de la journée, la personne malentendante doit trier un flot d’informations sonores que son audition est moins à même de trier. Si elle porte des aides auditives, les sons qui l’entourent sont captés, traités et restitués dans des écouteurs. Leur amplification est personnalisée par l’audioprothésiste en fonction de l’audition et s’adapte aux environnements sonores. Mais malgré l’amélioration de ces technologies, le fait de recevoir du son amplifié toute la journée dans ses oreilles reste source de fatigue auditive. Cet effet est d’autant plus marqué dans des environnements bruyants : espaces ouverts (open-spaces), sites industriels, événements rassemblant de nombreuses personnes…
L’exposition prolongée à des bruits accentue la charge cognitive nécessaire pour filtrer, comprendre et suivre les échanges. Lorsqu’un trouble auditif associé, comme des acouphènes, s’y ajoute, ce bruit ambiant peut également en aggraver les symptômes. Cela crée alors un cercle vicieux : plus les acouphènes sont renforcés par le bruit, plus la fatigue auditive s’intensifie, impactant la concentration, l’énergie disponible et le bien-être général.
Des impacts concrets dans le monde professionnel
La fatigue auditive a des conséquences importantes sur l’équilibre travail-vie personnelle, la performance, la santé mentale, et parfois même sur le maintien dans l’emploi.
Risque d’épuisement
Non prise en compte, la surdité accroit les risques d’épuisement professionnel. Il est très fréquent que dans les récits de parcours professionnels, les personnes sourdes ou malentendantes fassent référence à un ou à plusieurs burn-out. Une étude de Jiang et al. (2023) montre une corrélation entre surdité, fatigue chronique et dépression chez les adultes en activité (Hearing Loss and Fatigue in Middle-Aged and Older Adults). Paradoxalement, les personnes concernées ne relient pas toujours leurs difficultés d’audition à la fatigue ressentie. “ J’ai accompagné plusieurs personnes qui m’ont dit qu’elles étaient allées voir leur médecin à cause de leur fatigue, et qu’elles avaient un traitement, sans avoir pensé une seule seconde que cela pouvait être dû aux efforts de compensation de la surdité”, explique Samuel. C’est un sujet que nous abordons toujours lors des accompagnements par Insufflo, car la prise de conscience est une étape essentielle pour mieux respecter ses besoins.
Baisse de concentration, erreurs, démotivation
La fatigue diminue la vigilance et la capacité à rester concentré sur une tâche longue ou complexe. Chaudhuri et Behan (2000) décrivent la fatigue comme une sensation de lassitude, d’épuisement ou de manque d’énergie impactant la motivation. En entreprise, cela peut se traduire par des erreurs répétées, une baisse d’efficacité ou une difficulté à tenir un rythme de travail soutenu.
Isolement et désengagement relationnel
Sans accessibilité, les échanges informels, les discussions de couloir, les brainstormings spontanés deviennent des épreuves. Résultat : les personnes concernées s’éloignent des moments de convivialité ou des interactions d’équipe. Ce retrait alimente un sentiment d’isolement professionnel et parfois une perte de confiance.
« Je préfère m’isoler que de passer pour quelqu’un qui n’arrive pas à suivre. Mais à la longue, ça pèse », confie un technicien en maintenance.
“Le midi, pour pouvoir me reposer, je m’isole dans ma voiture. À la cantine, la pause serait tout sauf reposante, elle serait encore plus fatigante qu’une réunion”, nous raconte une infirmière.
Une récupération plus lente
Après une journée de travail, certaines personnes doivent s’isoler dans le silence pendant pendant un laps de temps plus ou moins long, pour retrouver leur énergie. Cela affecte la qualité de vie et peut impacter la sphère familiale ou sociale. Hornsby et al. (2016) ont mis en évidence que la fatigue auditive se poursuit bien au-delà du temps d’écoute, avec un besoin de récupération significatif (A Taxonomy of Fatigue Concepts and Their Relation to Hearing Loss).
Comment atténuer la fatigue auditive au travail ?
La fatigue liée à la surdité ne peut pas être éliminée entièrement. En revanche, elle peut être considérablement réduite à condition de reconnaître ses mécanismes et d’agir sur plusieurs leviers complémentaires. Insufflo accompagne les entreprises dans cette démarche d’amélioration continue, en co-construisant des solutions concrètes, adaptées à chaque situation professionnelle.
Pour aller plus loin sur les leviers à mettre en place : Personnes malentendantes : que mettre en place en entreprise ?
Au-delà des aides auditives : accompagner le choix de solutions complémentaires
Les aides auditives sont un outil indispensable mais pas une solution miracle. Le traitement du son, bien que de plus en plus performant, reste une sollicitation cognitive importante. C’est pourquoi Insufflo propose un accompagnement personnalisé pour aider les salarié·es à tester et s’approprier des outils complémentaires qui peuvent notamment s’appuyer, selon les besoins, sur :
- La transmission du son d’autres microphones ou sources sonores dans les aides auditives.
- La mobilisation de sous-titrage en direct quand la perte auditive est telle que le son seul ne permet pas de tout comprendre.
- D’autres modes de communication, selon le parcours de la personne accompagnée : interprètes LSF ou codeuses LfPC…
Cet accompagnement ne se limite pas à des choix techniques : il inclut aussi la prise en main, les essais en situation réelle, et surtout l’intégration de ces outils dans la culture et les habitudes de l’équipe. Un outil non compris ou mal accueilli par les collègues devient vite inutile. D’où l’intérêt d’un accompagnement global.
« Avec les aménagements, je me sens vraiment moins fatiguée. Ça change tout : j’arrive à garder de l’énergie pour moi, pour ma famille, pour autre chose que juste le boulot. »
Structurer les temps de communication
Comprendre ce qui se dit en réunion ou dans un échange informel demande une vigilance accrue pour les personnes malentendantes. Cette vigilance peut être allégée par des pratiques simples, mais puissantes :
- transmettre l’ordre du jour ou les supports en amont,
- instaurer un tour de parole en réunion,
- faire un petit récapitulatif écrit des points clés et actions décidées,
- activer les sous-titres lors des visioconférences.
Ces gestes permettent de réduire l’effort cognitif et de mieux gérer l’information dans le temps.
Permettre des temps de récupération
Les salarié·es concerné·es par une surdité décrivent souvent un besoin de repos accru, surtout après des journées très verbales (réunions longues, cumul de réunions qui s’enchaînent) ou très bruyantes (comme lors d’événements, par exemple). Pouvoir faire une pause dans un endroit calme, bénéficier d’un aménagement d’horaires ou pratiquer un jour de télétravail après une réunion importante, ce sont autant de leviers possibles.
Insufflo encourage une approche souple, basée sur l’écoute des signaux de fatigue et la co-construction de rythmes compatibles avec la récupération cognitive. Il ne s’agit pas de créer un “traitement spécial”, mais bien de reconnaître un besoin fonctionnel qu’il est important de prendre en compte.
Repenser les espaces de travail
Enfin, les environnements sonores jouent un rôle majeur dans la fatigue auditive. Réduire les sources de bruit, aménager des zones calmes permettant de reposer et soulager ses oreilles, créer des bulles de concentration, réorganiser un espace collectif pour éviter les réverbérations excessives : cet aspect acoustique a une forte incidence sur la prévention de la fatigue.
Une métaphore utile : la théorie des cuillères
La blogueuse Christine Miserandino a créé la « théorie des cuillères » pour expliquer ce que vivre avec une maladie chronique signifie en termes de fatigue. Chaque action de la journée coûte une ou plusieurs “cuillères”. Une fois toutes les cuillères dépensées, il n’est plus possible de fonctionner normalement, et il devient nécessaire de se reposer pour récupérer.
Cette métaphore est parlante pour de nombreuses personnes sourdes ou malentendantes, qui doivent “dépenser” des cuillères pour chaque réunion, appel, interaction informelle… même lorsque tout se passe bien. L’effort constant pour suivre, comprendre, participer mobilise des ressources cognitives qui s’épuisent au fil de la journée.
Appliquer cette théorie au quotidien permet d’adopter une gestion plus consciente de son énergie :
- Planifier sa journée en fonction de ses ressources : identifier les moments qui risquent d’être énergivores (réunions longues, déplacements, événements bruyants) et équilibrer avec des plages plus calmes, des tâches individuelles ou des pauses dans un environnement silencieux.
- Anticiper et prévenir : prévoir l’accessibilité des réunions, éviter d’enchaîner plusieurs visio sans pause, privilégier les échanges écrits lorsque c’est possible… autant de stratégies pour préserver ses cuillères sans attendre d’être épuisé·e.
- Exprimer ses besoins : oser dire à ses collègues ou à son manager qu’une pause est nécessaire, ou qu’un environnement plus calme est souhaitable. Mettre en place ces ajustements permet de prévenir l’apparition de fatigue à des niveaux extrêmes et ainsi de réduire les risques psychosociaux liés à l’épuisement ou à l’isolement.
- Se donner le droit de ralentir : intégrer la fatigue auditive comme un paramètre normal, et non comme un signe de faiblesse, permet de maintenir un équilibre de vie plus sain sur le long terme.
Et si penser l’accessibilité, c’était aussi penser l’énergie ? En vous appuyant sur des repères comme la théorie des cuillères, vous pouvez, en tant que RH, managers ou référents handicap, changer durablement le quotidien de vos équipes : rendre la fatigue visible, légitime, et surtout, la prévenir ensemble.
Écouter… et s’écouter
Même avec les meilleures intentions, la fatigue auditive ne disparaît pas totalement. Elle peut seulement être mieux anticipée, partagée, allégée. Cela suppose de créer un climat de confiance où l’on peut dire “là, j’ai besoin d’une pause” sans se sentir faible ou coupable. Cela suppose aussi que la personne concernée accepte de reconnaître ses propres limites — ce qui n’est pas si simple dans un monde du travail fondé sur la performance.
Voir notre article Aménagement de poste pour les salariés malentendants : pourquoi est-ce encore si rare ?
Faire équipe contre la fatigue
La surdité n’est pas un obstacle à la performance, à condition qu’on en reconnaisse les effets réels. Mieux comprendre la fatigue auditive, c’est ouvrir la voie à des pratiques managériales plus inclusives et à un bien-être au travail partagé. Pour avancer, RH, managers, collègues et salarié·es concerné·es doivent pouvoir s’appuyer sur des repères concrets et des solutions adaptées. Chez Insufflo, nous accompagnons les entreprises dans cette dynamique : identification des besoins, adaptation de poste, sensibilisation des équipes… autant de leviers pour construire ensemble un cadre de travail plus accessible, durable et serein pour toutes et tous.
*Étude source : Holman, J. A., Drummond, A., Hughes, S. E., Naylor, G., & Kramer, S. E. (2019). Hearing impairment and daily-life fatigue: a qualitative study. International Journal of Audiology, 58(7), 408–416.